ARTICLE - POINT DE VUE SUR L'ART CONTEMPORAIN

J’en demande pardon au bitume, aux gravillons, aux cadavres découpés en tranche, au fil de fer, à la mousse polyuréthane expansée, et aux pianos à queue démantibulés, mais j’éprouve quelques amicales réticences envers l’art contemporain. Je devrais pourtant être muselé par le respect dû à ce personnage qui, à force d’être contemporain, sera bientôt centenaire. Mais plusieurs choses me chiffonnent, fondamentales ou latérales.

Et d’abord contemporain de quoi ? De sa naissance sous les coups de boutoirs de Duchamp ? De la modernité, de la post-modernité, de l’after hyper post modernité ? On perd ses repères devant ce terme qui signifie génialement une éternelle jeunesse et un éternel renouveau… ce qui est loin de se vérifier toujours.

Il m’arrive de me demander s’il est si nouveau que ça ou s’il n’est pas un peu égaré. Qu’on me permette quelques propos d’esthétique générale. Lorsque l’art est né, les fées qui se penchaient sur son berceau étaient l’émotion, car il n’était pas question que l’oeuvre laisse indifférent, les dieux, qu’il s’agissait de rendre manifestes et d’honorer, l’habileté, qui lui a donné son nom, et le beau - qu’il ne faudrait tout de même pas oublier - en direction duquel il fallait oeuvrer. On voit le chemin parcouru : la théologie est oubliée ce qui est probablement légitime, l’art contemporain s’est déconnecté du beau, poursuivant en cela de grandes évolutions souterraines du XIXe siècle, l’émotion n’est plus recherchée. Et quant à l’habileté… on me permettra de préférer les dentelles de Clouet ou les velours du maître de Moulin à de la matière massive et souvent bien indifférenciée.

L’émotion… J.-J. Rousseau parle quelque part de cette vieille femme qui pour toute prière ne savait que dire « oh !». Je me suis souvent dit que des vies entières d’artistes tenaient dans ce « oh », fait de surprise intimidée et de cette admiration qui redoute de tourner la tête de peur de croiser le regard d’un Dieu. J’ai essayé bien des fois de m’y loger, dans ce « oh », et j’ai dévisagé ceux qui visitaient mes expositions, espérant le croiser pour de bon. Tous ceux qui ont tenté de redevenir enfants ou de voir comme on voit pour la première fois, devaient aussi songer à ce « oh ! ».

L’art contemporain joue une autre carte, infiniment plus intellectuelle. Il s’agit de dire, de faire comprendre, d’abandonner la forme pour le concept. Autant d’interventions esthétiques qui ne veulent par rompre avec l’horizon assez trivial du « message ». Et je ne peux m’empêcher de penser que la voie du concept est l’affaire des mots, et de ceux qui travaillent dans les mots.

Qu’on me pardonne d’évoquer une esthétique philosophique, celle de Hegel : pour cet auteur, l’art intellectuel est toujours déjà fondamentalement dépassé – je remarque que « dépassé » est le contraire de « contemporain », en ce qu’il prépare ce qui prendra sa relève sur le plan de l’analyse. Hegel le disait des statues grecques, sublimes et insignifiantes en regard des méditations techniques des théologiens, mais on peut en dire autant de beaucoup de productions contemporaines. Nombre d’oeuvres d’art contemporain n’ont pas leur intelligibilité en elles-mêmes. Il faut connaître l’auteur, ses prises de position, sa problématique du moment pour comprendre l’oeuvre, qui n’est donc pas intelligible par elle-même.

Décidément je voulais faire cheminer l’art en compagnie de l’émotion, et de la forme. Le philosophe Deleuze l’a assez dit, l’artiste se signale par beaucoup plus qu’un style, par son aptitude à l’invention de formes, inédites et vecteurs de quelque chose qui n’est ni la leçon de géopolitique ni la leçon de savoir vivre. Les plus béotiens le savent : le peintre figuratif peut espérer être reconnu du premier coup d’oeil, tel Latour, ou Vlaminck.

Et si je reviens sur terre, au niveau où se jouent les productions esthétiques, je remarque beaucoup d’effets pervers. L’art contemporain provoque des dérèglements économiques. Comme les oeuvres sont très coûteuses les expositions, biennales et galeries se ruinent et il ne reste plus grand chose pour ceux qui persévèrent dans le figuratif. Il ne va pourtant pas de soi que l’aquarelliste soit par définition ringard, ou que le figuratif contemporain n’ait plus rien à apporter à un art qui aurait trouvé son point final avec Cézanne, par exemple.

S’il existe aujourd’hui des successeurs à Cézanne, Pizarro, Monet, ils ont peut-être plus de mal à exister que leurs illustres devanciers, en leurs temps. Mesdames Messieurs les marchands d’art et responsables de galeries, ne nous oubliez pas tout à fait. Le vent de l’histoire a de ces retournements…

Max Laigneau et Pierre Cellier


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